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L'Internationale

L'Internationale, 1983. Le premier numéro d'un journal paraît, qui reprend le titre de celui publié en 1915 par Rosa Luxemburg - emprisonnée - alors que s'affrontaient les peuples entraînés dans la plus grande des boucheries par le capitalisme, l'impérialisme, et alors que s'étaient ralliés à celle-ci les partis de l'Internationale. En 1919, ceux-ci mettront à mort celle qui avait résisté et qui pour cela avait été emprisonnée. L'internationale 1983 comptera 11 numéros, avant de devoir s'arrêter momentanément : Il témoignera de luttes - et certains qui menèrent ces luttes sont encore aujourd'hui emprisonnés. Il réfléchira à l'évolution du capitalisme - et cette réflexion reste toujours aussi nécessaire. Le blog linter est la chronique d'un journal, c'est par là même la chronique des luttes menées alors, cela pourra être aussi la chronique de luttes menées ... aujourd'hui.

      

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Aux camarades, visiteurs du blog, bienvenue ...
Aux camarades qui viennent de rejoindre le blog, bienvenue. A ceux aussi qui lui rendent visite à l'occasion, bonjour. Le combat n'est jamais un échec, s'informer est déjà un pas vers la conscience. L'ordre et la sécurité ne sont pas le désir de tous, s'aliéner par tous les moyens de la société d'aujourd'hui ne nous intéresse pas. Nous ne cherchons pas à exploiter l'autre. Nous ne tournons pas la page des combats passés, ils sont partie de nous. Et chaque mot que nous lisons, chaque image  que nous voyons, contribue à nous former. Nous ne sommes pas dupes. Nous sommes solidaires. Nous chassons les chasseurs d'enfants. Et nous sommes  le jour face à la nuit sans cesse renouvelée de la violence et de l'oppression. Il n'y a pas d'âge pour la révolte. Et 68 rejoint l'esprit de la Bastille de ce 6 mai où les pavés ont su de nouveau voler. La révolte est une et se rit de toutes les différences.

Pour tous ceux qui viennent sur ce blog, qui font "la route des insoumis" que décrit Nathalie, qui sont et seront les révolutionnaires de demain dont parle Jean-Marc, qui se reconnaissent ce droit à l'insurrection que revendique Georges. Pour chacun, ce collage de Joëlle, mieux qu'un bras d'honneur, à tous ceux qui sont ce que nous refusons.

La queue de la baleine, Nathalie, nous ne la lâcherons pas!

Joëlle Aubron

Sur ce collage, un poème. linter
C'est l'automne, et ce n'est pas l'automne,
Ces femmes qui marchent
Des combattantes?
Des femmes qui marchent?
Vie de tous les jours ou vie d'exception?
Guerre d'Espagne,
Journées d'après occupation?
Journées d'après l'occupation?
La vie est simple
comme l'est souvent le combat

Entre l'or du feuillage
et le noir et blanc de la vie
Cette image sensible

Georges lors d'une audience devant le JAP en 2005
En tout premier lieu, du fait qu'il va être question ici de mes inclinaisons politiques et de mon évolution depuis 1987 au sein du monde carcéral, je tiens à faire une déclaration de principe : ainsi, conformément à la Constitution de la République française de 1792, repris par l'Article 35 du 26 Juin 1793 *, stipulant un droit à l'insurrection, qui a servi à Valmy pour sauvegarder et étendre la révolution, qui a servi en 1871 avec la Commune de Paris contre l'occupation Prussienne, qui a encore servi en 1940 contre l'occupation national-socialiste allemande et la collaboration pétainiste française, et pour encore servir concrètement après 1968 dans la plupart des pays d'Europe de l'Ouest avec l'insurrection armée larvée et latente contre chaque Etat capitaliste en place et contre l'OTAN ; une Constitution qui après avoir servi depuis son avènement de réfèrent à la plupart des peuples de par le monde pour se libérer des différents maux entretenus que sont, soit l'occupation étrangère, soit l'oppression de classe, soit l'exploitation de l'homme par l'homme jusqu'à l'esclavagisme, leur a ouvert une perspective politique. Et dès lors dans l'assurance qu'elle restera de même une référence au futur pour tous les peuples épris de Liberté, d'Egalité, de Fraternité et de Démocratie, conformément à cette Constitution de 1792 donc, je me refuse à abjurer ces moments historiques comme je me refuse à abjurer la stratégie de Lutte Armée pour le communiste, qui en est une expression particulière.
(
Georges Cipriani  MC Ensisheim, 49 rue de la 1ère armée 68 190 Ensisheim)


Jean-Marc dans une interview en 2005

C'est la question centrale (la question du repentir) depuis notre premier jour de prison. Et c'est le pourquoi de nos condi­tions de détention extraordi­naires, des restrictions actuelles sur le droit de communiquer ou de la censure des correspon­dances. Dans aucune des lois de l'application des peines, il n'est stipulé que le prisonnier doit ab­jurer ses opinions politiques. Mais pour nous, certains procu­reurs n'hésitent pas à affirmer que les revendications du com­munisme impliquent une récidive. Je sais bien que si nous nous repentions, nous serions soudai­nement adulés par la bonne so­ciété, mais ce n'est pas notre vi­sion de la responsabilité poli­tique. Notre engagement n'est pas à vendre ni à échanger contre un peu de liberté.
(Jean-Marc Rouillan 147575 Cd des baumettes, 230 Chemin de Morgiou Marseille Cedex 20

Joëlle à sa sortie le 16 juin 2004
Je suis fatiguée, aussi je dirai seulement trois choses :
La première est d'être bien sûr contente d'avoir la possibilité de me soigner.
La seconde est que l'application de la loi de mars 2002 reste cependant pour de nombreux prisonnières et prisonniers très en deça de son contenu même.
La troisième est ma conscience de ce que la libération de mes camarades est une bataille toujours en cours. Régis est incarcéré depuis plus de 20 ans, Georges, Nathalie et Jean-Marc, plus de 17. Je sors de prison mais je dois d'abord vaincre la maladie avant de pouvoir envisager une libération au sens propre. L'objectif reste ainsi celui de nos libérations.

Nathalie, en février 2007

Cependant, pour nous, militant-e-s emprisonné-e-s du fait du combat révolutionnaire mené par l’organisation communiste Action directe, nous sommes sûrs de notre route : celle des insoumis à l’ordre bourgeois. Tant que des femmes et des hommes porteront des idées communistes, les impérialistes au pouvoir frémiront jusqu’à ce que la peur les gèle dans leurs manoirs sécurisés à outrance.

27 juin 2015 6 27 /06 /juin /2015 10:42

Algérie vingt ans plus tard : les mots ne meurent pas

 

Cette année marque le vingtième anniversaire de la guerre menée par des djihadistes algériens contre la culture. Karima Bennoune rend hommage à ceux qui sont tombés dans ce culturicide et appelle à l’urgente la nécessité de ne pas les oublier. Read this article in Arabic or English.

 

Black and white photo of street protest. Woman with megaphone and photograph, banners and placards in background..

 Alger le 22 Mars 1994, des femmes militantes protestent contre les crimes des intégristes islamistes

 

Mon père, l’anthropologue algérien, Mahfoud Bennoune, a qualifié de génocide les assassinats systématiques d’intellectuels perpétrés dans les années 90 par le groupe islamique armé. L’étudiante en droit que j’étais alors lui avait expliqué que la Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide ne protégeait pas les groupes politiques ou sociaux. Cependant, au cours de mes recherches sur les attaques implacables contre l’intelligentsia algérienne qui avait commencé au début de 1993, j’avais fini par comprendre pourquoi mon père a eu recours à ce terme. Il s’agissait effectivement de la part des islamistes radicaux en guerre contre l’Etat algérien d’une tentative d’éradiquer la culture de cette nation et d’anéantir ceux qui l'avaient forgée. C’était, comme l’a indiqué l’écrivain et artiste algérien, Mustapha Benfodil, un " intellectocide ". Mustapha Benfodil dont la récente installation-performance intitulée " Sans têtes " a immortalisé ces assassinats,  témoigne : " jamais, à ma connaissance, on n’a tué autant d’intellectuels en aussi peu de temps. "

 

Le 26 mai 1993, l’un des plus grands écrivains algériens, Tahar Djaout, était abattu alors qu’il quittait son domicile à Bainem, dans la banlieue ouest de la capitale Alger, où j’avais vécu enfant. Le pays vacille. Tahar Djaout, berbère écrivant en langue française, avait étudié les mathématiques. Il avait écrit de nombreux romans et recueils de poésie et avait fondé le journal Ruptures. Il critiquait le pouvoir en place et les islamistes violents et décédera une semaine plus tard après un long coma. "Alger songe un cadavre entre les bras" écrivait J.E.B dans un poème écrit le 31 mai et publié dans Ruptures. Pendant ces sept jours, nous avions attendu le réveil de Djaout, et le nôtre, de ce cauchemar. En vain. Le pays y plongera pendant dix longues années. " Tahar a été assassiné par l’inquisition " titrait Ruptures le 2 juin.

 

Le 1er juin dernier, l’anniversaire de cette tragédie a été tristement commémoré par un colloque intitulé " Présence (s) de Djaout » organisé à Alger par le quotidien influent El Watan (La patrie) dont le propre directeur, Omar Belhouchet, a échappé à un attentat du Gia. Le poète Amine Khene, présent à ce colloque, a déclaré que l’assassinat de l’écrivain « était l’assassinat de l’Algérie et de son avenir. Djaout faisait partie d’une minorité d’intellectuels qui aurait pu constituer le noyau d’une alternative démocratique".

 

En 1993, treize jours après le décès de Tahar Djaout, l’un des psychiatres africains les plus brillants, Dr Mahfoudh Boucebsi, une autre figure de la potentielle « alternative démocratique » était la cible des obscurantistes assassins. Le matin du mardi 15 juin 1993, celui qui était également le vice-président de la Société Internationale de Psychiatrie de l'Enfant et l'Adolescent, était poignardé à l’entrée de l’hôpital qu’il dirigeait à Alger. Agé de 57 ans, Mahfoudh Boucebsi avait publié des travaux novateurs sur les mères célibataires et avait remporté le Prix maghrébin de médecine. Dans une interview datant de 1991, il s’exprimait sur l’emprise des islamistes au sein de l’hôpital Mustapha d’Alger : " j’ai ressenti une douleur infinie en voyant ces jeunes hommes qui pensaient être tout puissants et étaient devenus tout d’un coup de super chefs et pouvaient donner des ordres à un médecin et l’humilier ". Anouar Hadam, l’odieux porte parole du Front Islamique du Salut  (Fis) algérien qui avait trouvé refuge aux Etats Unis, déclarait que l’assassinat de Boucebsi " n’était pas un crime mais l’exécution d’une sentence."

 

La “sentence” religieuse suivante fut exécutée une semaine plus tard, le mardi 22 juin, presque vingt ans jour pour jour aujourd’hui. Mohamed Boukhobza, sociologue remarquable et directeur de l’Institut national des études stratégiques globales, était ligoté et égorgé devant sa fille dans le quartier du Télemly à Alger. Je suis rentrée ce jour-là chez mon père dans les environs d’Alger, je ne l’avais jamais vu aussi furieux que devant l’assassinat de son ancien collègue à l’université.

Le mardi 29 juin, exactement une semaine plus tard, je fus réveillée tôt le matin par quelqu’un qui cognait sans relâche à la solide porte d'entrée métallique que mon père venait d’installer. A l’époque, comme l’écrira plus tard El Watan, " tous les mardis un chercheur tombait sous les balles assassines de criminels intégristes." Mahfoud Bennoune était un professeur qui exprimait ouvertement ses opinions politiques. Son cours d’anthropologie – il avait osé y enseigner Darwin – avait déjà reçu la visite du chef du Fis qui l’avait dénoncé comme un adepte du " biologisme " jusqu’à ce que – comme me l’a rappelé récemment un de ses étudiants - papa l’ait mis dehors. Le 29 juin 1993, la personne qui cognait à notre porte n’avait pas décliné son identité ni ne s’était éloignée. Mon père avait tenté à maintes reprises de joindre la police au téléphone. Probablement terrifiés eux-mêmes par la déferlante de l'extrémisme armé qui avait déjà coûté la vie à de nombreux officiers algériens, le commissariat de police du quartier n'avait même pas répondu. Cependant, nous avions eu de la chance ce jour-là. Les visiteurs indésirables et non identifiés étaient finalement repartis. Nous n'avons jamais su pourquoi ils étaient venus ni exactement qui ils étaient. Une personne devait revenir quelques mois plus tard, laissant un mot sur la table de la cuisine. " Vous êtes un homme mort " y était-il écrit. " Mort à " avait été également apposé devant notre nom sur la boîte aux lettres.

 

Par la suite, les intégristes algériens allaient afficher sur les murs des mosquées contrôlées par les  extrémistes à Alger, les listes des personnes à assassiner. Le nom de Mahfoud Bennoune y figurait mais aussi ceux de tant d'autres - journalistes, intellectuels, syndicalistes, militantes des droits des femmes. Ils allaient assassiner d’autres collègues de mon père, ses amis et parents et 200.000 Algériens dans ce qui allait devenir " la décennie noire ". Aussi effroyable qu’ait pu prendre la tournure des événements, la communauté internationale les avait grandement ignorés. Le monde a laissé toutes ces victimes de l’intégrisme se débrouiller seules.

 

Finalement, mon père a été forcé de fuir son appartement et de renoncer à l'enseignement à l'Université. C'est alors que j'ai commencé à comprendre que la lutte contre l’intégrisme islamiste et le terrorisme menée par d'innombrables personnes d'origine musulmane dans de nombreux pays était l'une des luttes pour les droits humains les plus importantes et –négligées -  dans le monde. Malheureusement, cela est encore plus vrai vingt ans après.

 

Close up photo of man in smiling conversation holding cigarette. Salah Chouaki

 

Les intellectuels qui ont été tués en premier par les extrémistes en Algérie étaient principalement ceux qui avaient le plus rapidement et clairement compris la nature de la bête. Salah Chouaki, un ami de mon père, inspecteur général de l'enseignement secondaire, militant de gauche et réformateur de l'éducation estimé, avait averti dans un de ses derniers articles publiés avant qu’il ne soit tué par le Groupe islamique armé (Gia) le 14 septembre 1994 que " l'illusion la plus dangereuse et mortelle ... est de sous-estimer l'intégrisme, ennemi mortel de notre peuple."

 

Publié à titre posthume, le dernier livre de Tahar Djaout, " Le dernier été de la raison ", le " 1984 " algérien, - décrit la montée de l'extrémisme avec des détails qui donnent froid dans le dos, et ce à quoi pourrait ressembler le pays si les intégristes prenaient le pouvoir – par le biais des élections ou par la force. Dans l'enfer théocratique dépeint par Djaout, les femmes vêtues de manière inappropriée sont arrêtées à des barrages routiers. De jeunes hommes sont endoctrinés  et s’élèvent contre leurs pères plus libéraux. Les esprits sont fermés, les familles détruites. Mais certains refusent de se soumettre.

 

Le héros du roman, Boualem Yekker-dont le nom de famille signifie " Il se lève ou se réveille " en tamazight (berbère) - est libraire et un esprit libre. Djaout dépeint Yekker ainsi : " [il] était  de ceux qui avaient décidé de résister, ceux qui avaient pris conscience que lorsque les hordes d’en face auraient réussi à répandre la peur et à imposer le silence, elles auraient gagné." Djaout lui-même, Boucebsi, Boukhobza, Chouaki et beaucoup d'autres intellectuels ciblés ressemblaient à Boualem Yekker et leur mort devaient annihiler cette résistance et réduire au silence son expression. Pourtant, d'autres ont continué à se tenir debout. Même quand mon père a été chassé de sa maison, il est resté dans le pays et a continué à publier des critiques acerbes à l’endroit des intégristes armés et du gouvernement qu’ils combattaient. Dans une contribution en trois parties publiée dans El Watan en novembre 1994 et intitulée " Comment l'intégrisme a produit un terrorisme sans précédent", il avait dénoncé les terroristes en " rupture radicale avec l’islam véritable tel qu'il a été vécu par nos ancêtres. "

 

L’association de femmes de gauche, RAFD (Le refus), est née après les funérailles de l'un des intellectuels assassinés. Ses militantes sont descendues dans la rue tête nue portant les portraits de celles et ceux qui avaient été assassinés et arborant des cibles en tissu en guise de protestation. Leur philosophie était plutôt celle de Djaout : " si tu te tais, tu meurs et si tu parles, tu meurs. Alors dis et meurs ! ".

Ceux qui menèrent la lutte contre l'intégrisme sur le plan intellectuel en Algérie au début des années 90, qui se sont exprimés et sont morts - ou ont vécu – n’ont reçu aucun soutien international ou presque. Cherifa Bouatta, psychologue algérienne et défenseure des droits des femmes affirme qu'il existe encore une énorme colère envers ceux qui, à l'étranger auraient pu être les alliés des progressistes anti-intégristes mais ne l’ont pas été. « Personne n'a dit : nous sommes avec vous». Par ailleurs, des gouvernements comme celui des États-Unis et  de la Grande-Bretagne ont aggravé les choses en finançant le « djihad » antisoviétique dans le lointain Afghanistan qui a eu un effet direct sur ​​l'Algérie. Les plus sanguinaires dans le conflit des années 90 étaient connus comme  les "Afghans" pour leur expérience en tant que combattants étrangers dans ce "djihad"."

 

L'Etat algérien a  également fait des victimes, quoique dans des proportions bien moindres, il a fait un usage généralisé de la torture contre les suspects de terrorisme et 8.000 personnes sont portées disparues, mais le conflit dans les années 90 portait essentiellement sur la guerre des intégristes contre la société algérienne. De plus, les intellectuels visés par le groupe islamisque armé  étaient pour la plupart des figures farouchement indépendantes, critiques de l'état et de l'extrémisme. La saignée parmi les personnes de culture a commencé en mars 1993. Djilali Liabes, sociologue et ancien ministre de l'éducation dont mon père avait dit qu’il était " l'un des éducateurs les plus dévoués de sa génération," est assassiné, puis ce fut au tour du médecin et romancier Laadi Flici d’être poignardé à mort, et du politologue Hafid Senhadri d’être tué. Après le massacre, en juin, de Djaout et des autres, une longue vague de meurtres de journalistes et travailleurs de la presse allait commencer en août 1993 avec l'assassinat du journaliste arabophone de télévision Rabah Zenati. Au cours des années suivantes, Omar Ouartilane, le rédacteur en chef du journal arabophone El Khabar, les chroniqueurs de premier plan comme l'inimitable Saïd Mekbel, des journalistes comme Naima Hamouda de l’hebdomadaire Révolution Africaine, et même le personnel technique comme la correctrice de presse du Soir d’Algérie, Yasmine Drissi, allaient tous être " éliminés ".

 

Le porte-parole du Fis, Anouar Haddam, a ouvertement déclaré au journal français Libération qu'ils avaient proposé à leurs «frères moudjahidine» de cibler les journalistes, entre autres. Lorsque les assassinats n'ont pas été jugés suffisants pour extirper la menace que constituaient les journalistes, les islamistes ont, à plusieurs reprises, déposé des bombes dans les locaux des journaux tuant l’amoureux de poésie et chroniqueur culturel au Soir d’Algérie Allaoua Aït Mebarek et Mohamed Dorbane. Ce dernier revenait de ses achats pour le dîner du Ramadan. Dans son livre intitulé à juste titre Encre rouge, Ahmed Ancer, journaliste à El Watan, rapporte que cent travailleurs de la presse, dont 60 journalistes, ont été tués par le groupe islamique armé entre 1993 et ​​1997.

 

Par conséquent, de nombreux journalistes ont dû quitter leurs foyers. Rachida Hammadi, 32 ans, journaliste de télévision reconnue que j'avais rencontrée lors d'un dîner de Ramadan à son domicile sécurisé était rentrée chez elle pour être auprès de sa famille pour une nuit. Au moment où elle quittait la maison familiale à l'aube du 20 mars 1995, une voiture avec à son bord des islamistes armés l’attendait. L’un deux a ouvert le feu avec une arme automatique. Les balles ont touché Rachida et sa sœur Meriem qui tentait de la protéger. Toutes deux sont mortes à l'hôpital.

 

Portrait photo of woman Leila Kheddar

 

Les attaques du groupe islamique armé contre la connaissance et les intellectuels ont ciblé de nombreuses catégories professionnelles. Des avocats comme Leila Kheddar qui a été abattue chez elle devant sa famille, le président de la Ligue des droits de l’Homme, Youssef Fathallah qui a été assassiné dans son bureau. Ils ont tué des juges comme Lakhdar Rouaz, et même des étudiants en droit qui avaient refusé d'abandonner leurs études comme Amel Zenoune-Zouani, fauchée à l’âge de 22 ans. Ils ont tué des économistes comme Abderrahmane Fardeheb, des enseignants (souvent devant leurs élèves) comme Abdelaziz Chelighem, 33 ans, et  des directrices d'école comme Meziane Zhor, 54 ans. Ils ont tué des étudiantes comme Naima Kar Ali, 19 ans et Raziqa Meloudjemi, 18 ans. Elles avaient osé sortir têtes nues.

 

Ils ont éliminé le spécialiste du langage des signes, Nacer Ouari, qui venait de rentrer d’un pèlerinage à la Mecque et le Dr. Djilali Belkhenchir éminent pédiatre, militant contre la torture. Les terroristes étaient pluridisciplinaires, tuant à la fois le doyen de l'École des Beaux-Arts Ahmed Asselah, et Salah Djebaili, le recteur de la Faculté des Sciences, au cours du printemps 1994. Peu de temps avant sa mort, Djebaili avait dit: " C'est exactement le moment de diagnostiquer les problèmes et de faire les choses différemment. C'est maintenant ou jamais, pendant  qu’il n'y a pas de tabous ".  Comme l’a écrit la fille du professeur Fardeheb, Amel, à propos de son père assassiné et dans un plaidoyer pour que ces meurtres ne soient pas oubliés, " savent-ils combien tu aimais ton pays ? Savent-ils que tu voulais le meilleur pour la jeunesse algérienne ? " Tuer des gens de ce niveau d'éducation, de compétence et d'engagement - et tant d'autres d'entre eux qui ne peuvent tous être cités  dans cet article - dans un pays en développement indépendant depuis trente ans seulement,  revenait à essayer de tuer le pays lui-même.

 

Près de 71.500 diplômés de l'université aurait fui l'offensive fondamentaliste entre 1992 et 1996 uniquement, une fuite des cerveaux dont les conséquences continuent à se faire sentir aujourd'hui. Même si un plus grand nombre de meurtres d’algériens ordinaires doit également être commémoré, et tous sont tout aussi importants en termes humains, ces assassinats étaient un couteau sur la gorge de la société tout entière. Chaque assassinat a fait beaucoup, beaucoup de victimes.

 

Pour rendre hommage à ces intellectuels victimes de l'intégrisme en Algérie il y a deux décennies, nous devons écouter et soutenir - ou à tout le moins noter- les Boualem Yekker d'aujourd'hui. Ils sont toujours là, de l'Afghanistan au Mali en passant par la place Taksim en Turquie, debout, résistant pacifiquement à l'extrémisme, souvent seuls, sans soutien ni tapage au plan international. Ils continuent à s’exprimer, parfois sous la menace de la mort. Dans le nord-ouest du Pakistan, des milliers d'intellectuels et de militants politiques ont été tués au cours de la dernière décennie, un modèle de désastre qui ne provoque pas, loin s’en faut,  le tollé de la part de progressistes en Occident que soulèvent les attaques de drones. Je pense à Zarteef Afridi, un enseignant de Jamrud, Agence Khyber, qui a milité pour le droit de vote des femmes des zones tribales et a aidé les aînés à s’organiser contre le terrorisme. Il a été abattu alors qu’il marchait vers son école le 8 décembre 2011. Comme le rappelle son ami Salman Rashid,  " il militait pour la libération de l'âme humaine à travers l'éducation et l'éveil. "

 

Même la Tunisie, berceau du Printemps arabe, a vu le premier assassinat d'un intellectuel, l'avocat de gauche Chokri Belaid, fauché en février de cette année. Un homme qui, comme les premiers martyrs algériens, a pu voir le danger de la montée de l’islamisme guettant son pays et a appelé ses concitoyens à le combattre. Des sacrifices comme le sien doivent être rappelés.

 

J'ai écrit cet article pour rendre hommage aux victimes de la guerre livrée par les djihadistes algériens à la culture il y a vingt ans. Pour dire à leurs familles, leurs collègues qui continuent leur oeuvre, que les progressistes ailleurs ne les oublieront pas. Bien que des hommes et des femmes puissent mourir, les mots ne meurent jamais, je continue à me nourrir de leurs paroles tous les jours. Ils nous ont appris qu'il faut être tout à fait lucide et inébranlable dans la critique de l'extrême droite, où que nous soyons, et que ceux qui la combattent, armés seulement d’un stylo ou d’une voix ont besoin de soutien.

 

"Ceux qui nous combattent par la plume doivent mourir par l'épée " ordonnait en 1992 le Groupe islamique armé en Algérie (Gia) cités par Ahmed Ancer dans Encre rouge. " Le stylo contre la kalachnikov ", y a t-il un combat plus inégal ? " s’interrogeait Ghania Oukazi le soir  du jour où les locaux de journaux à Alger avaient été détruits par une bombe déposée par le Gia en 1996. Avec ses collègues journalistes, elle s’était réfugiée dans les ruines pour sortir coûte que coûte les journaux du lendemain. Elle affirmait en conclusion de son article publié dans cette héroïque édition du 12 Février 1996 : " Ce qui est certain, c'est que la plume ne s'arrêtera pas ... "

 

Un tel courage exige la solidarité et mérite d'être relevé. " Nous ne serons pas à la hauteur de votre sacrifice ", a écrit Cherifa Kheddar la semaine dernière dans une lettre ouverte à sa sœur Leila et son frère Mohamed Redha, tués par le Gia le 24 Juin 1996, " et nous ne serons pas dignes de vous, si nous ne prenons pas un moment pour honorer votre mémoire, et à travers elle, rappeler votre sacrifice pour une Algérie moderne, qui va de l'avant, et ne recule pas."

 

City-scape with tall, graceful monument in the background.

Le Monument aux Martyrs de la guerre d'indépendance, ou maqam e-shahid, domine les hauteurs d'Alger

 

Aujourd'hui, vingt ans plus tard, il est urgent de se souvenir - et de tirer les leçons -  de ce qui s'est passé au cours de cette décennie noire qui a frappé l'Algérie. Tout d'abord, ces événements doivent nous rappeler que les personnes d'origine musulmane - en particulier celles de la gauche - ont toujours été les cibles les plus nombreuses des intégristes islamistes- et leurs opposants les plus farouches.

 

L’intégrisme a le vent en poupe du Yémen à la Tunisie et au-delà. Une tunisienne, professeur d'université m'a franchement parlé de la terreur qui s’est emparée d’elle depuis l'assassinat de Chokri Belaid l’obligeant à changer ses déplacements quotidiens pour se protéger. Aujourd'hui, l'expérience algérienne devrait servir d'avertissement quant au danger de ces évolutions et aider à déterminer le meilleur moyen de le combattre. Dans un article intitulé " Le compromis avec l'islam politique est impossible ", aussi pertinent aujourd'hui que lorsqu’il a été écrit en 1993 un an avant l'assassinat de son auteur, Salah Chouaki expliquait que " la meilleure façon de défendre l'islam est de le mettre hors de portée de toute manipulation politique .... La meilleure façon de défendre l'État moderne est de le mettre hors de portée de toute exploitation de la religion à des fins politiques. "

 

Ce qui est arrivé en Algérie il y a vingt ans montre que le défi posé par l’intégrisme aux cultures et modes de vie locaux est en réalité existentiel. Ce n'est pas un hasard si les derniers mots de la dernière œuvre de Tahar Djaout ont la forme d’une question : "Le printemps reviendra-t-il ? "

 

Karima Bennoune est professeure de droit à l'Université de Californie, Davis School of Law, ancienne conseillère juridique d'Amnesty International, et auteure du livre à paraître "Votre fatwa ne s'applique pas ici : Histoires non dites de la lutte contre l'intégrisme islamiste".

 

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Published by luxemb
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commentaires

Chentouf Moulay 02/07/2015 19:40

Votre excellent et émouvant article aurait mérité de citer un des amis de votre père, HACHEMI CHERIF. Cet homme politique qui a dirigé le PAGS, ETTAHADI, et le MDS fut le seul à réclamer au nom du PAGS l'annulation des "élections" macabres du 26 décembre 1991. Au lendemain du premier tour ou le FIS grâce à son encrage dans le système et non dans la société avait raflé la majorité des sièges de l' APN, d'autres forces et hommes politiques ont rejoint feu HACEMI CHERIF. Si ces "élections" n'avaient pas été annulées, l'Algérie serait devenue le pays de Ben Laden, ce n'est pas 200 000 morts qu'on aurait eu mais 2 à 3 millions, et l'Algérie aurait implosé. Salah Chouaki était membre de la direction d'ETTAHADI.
PS: J'ai eu l'honneur de connaitre votre père grâce à feu Hachemi Chérif. Bon courage.

Militants d'AD

Situation des  MILITANTS

Nathalie Ménigon

Georges Cipriani

en libération conditionnelle

Jean-Marc Rouillan

en semi-liberté 

NOS COMBATS

(avril 2010)

Après la semI-liberté de Georges Cipriani, la campagne continue pour la libération de Jean-Marc Rouillan
et encore et toujours  
Pour une solidarité avec ces militants en semi-liberté, en libération conditionnelle et au-delà car le but reste le même: leur permettre de préserver leur identité politiqe et de vivre matériellement, politiquement.

(septembre 2008)

Contre le risque de peine infinie pour les prisonniers révolutionnaires - contre la rétention de sûreté - contre le CNO
Pour une libération complète et sans condition des prisonniers révolutionnaires
Pour une solidarité avec ces militants en semi-liberté, en libération conditionnelle et au-delà car le but reste le même: leur permettre de préserver leur identité politiqe et de vivre matériellement, politiquement.

  (août 2009)


Le combat pour la libération des prisonniers d'Action directe doit donc continuer et se renforcer ...
Après la réincarcération de Jean-Marc Rouillan, nous avons appris ce 20 août, le refus brutal et tellement politique de la libération conditionnelle pour Georges Cipriani.

Alerte: La santé, la vie de Jean-Marc Rouillan sont menacées, il doit être libéré.
Liberté pour Georges Cipriani'

C. GAUGER ET S. SUDER

PROCES CONTRE C. GAUGER ET S. SUDER

Pour suivre le procès : lire

 

LIBERATION DE SONJA SUDER

EMPRISONNEE DEPUIS SEPTEMBRE 2011 POUR DES FAITS REMONTANT A PLUS DE TRENTE ANS ET SUR LES SEULES ACCUSATIONS D'UN TEMOIN REPENTI HANS-JOACHIM KLEIN.

 

ARRET DES POUSUITES CONTRE CHRISTIAN GAUGER ET SONJA SUDER

ENGAGEES AU MEPRIS DE TOUTE PRESCRIPTION

SUR LES SEULES BASES DE DECLARATIONS OBTENUES SOUS LA TORTURE D'UNE PART ET D'UN REPENTI D'AUTRE PART

 

NON A LA TORTURE - NON A LA CITATION COMME TEMOIN D'HERMANN F.

Militant grièvement blessé en 1978, interrogé dès le lendemain d'une opération où il a perdu ses deux yeux et a été amputé des deux jambes, séquestré durant quatre mois sans mandat d'arrêt par la police, maintenu à l'iolement, et dont le tribunal prétend aujourd'hui utiliser les déclarations, qu'il a remis en cause dès qu'il a qu'il a pu être libéré des griffes des policiers.

 

LIBERATION DE SIBYLLE S., ARRETEE LE 9 AVRIL EN PLEIN PROCES POUR REFUS DE TEMOIGNER :

 

condamnée il y a plus de trente ans sur la base des déclarations de son ex-compagnon Hermann F., elle est restée proche de lui toutes ses années et refuse qu'on utilise ces déclarations qui lui ont été extorquées au prix de traitements inhumains.

 


Liberté pour Sibylle et Sonja 2