Jeudi 6 décembre 2007
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29 NOVEMBRE , DECISION POUR JEAN-MARC
Le 29 novembre, la décision après l'appel du parquet pour la demande de libération conditionnelle sera prise. Ci-dessous nous reprenons son texte publié
dans CQFD, qui décrit l'attente avant la première décision qui rappelons-le a été favorable. Pour mieux comprendre ce que ces derniers jours doivent être pour lui ...
(carte de Bruno Baudrillart)
Un camarade nous adresse le texte de Jean-Marc paru dans CQFD d'octobre 2007. Souligons que ce journal lui donne la parole depuis des années dans une
chronique carcérale. Et rendons ainsi hommage à une publication qui a fait l'essentiel envers un prisonnier politique: lui donner la parole quand tout le monde la lui prend. Aussi est-il
des plus utiles, des plus importants d'acheter, de s'abonner au journal qui par ailleurs publie des articles et positions, pleins d'humour, de volonté de résistance.
cequilfautdetruire.org
CQFD 15 octobre 2007
Comme un carré de ciel bleu
Depuis l’aube, je tourne en rond Et au-dessus du poste de télé, le réveil égraine sa litanie chiffrée. Pour tromper mes vieilles habitudes de taulard, j’ai bien
essayé de donner le change, mais je n’ai pas pu. Impossible d’écrire une seule ligne. Alors sans conviction, j’ai rangé deux piles de bouquins et un tas de courriers. D’un œil distrait, j’ai
feuilleté quelques pages de Cormac McCarthy, une histoire de cow-boys vagabonds et de putes mexicaines. Et j’ai guetté les informations, mais ils n’ont rien dit. Puis j’ai éteint la
télévision.
A l’ouverture des portes, je sors sur la coursive et trimballe le sac-poubelle jusqu’au local à l’autre bout du couloir déserté. Les travailleurs sont déjà partis
aux ateliers et, à l’étage, seule une poignée d’inoccupés déambule les mains dans les poches. Toujours les mêmes, l’engeance des refuzniks résistant à la carotte de l’esclavage pénitentiaire.
Quand je croise leur groupe chuchotant près du radiateur, les gars m’interrogent du regard, mais je n’ai rien de nouveau à leur raconter depuis hier soir. Je passe devant la cellule de Pilou.
Encore allongé sur son lit, il m’interpelle : » Ils ont parlé de toi sur France Inter… ». Dans mon dos, Txistor me demande si j’ai bien dormi malgré tout. Sa question me surprend car je ne me
sens pas anxieux, ni même nerveux. Juste déstabilisé par l’inquiétude. Ma survie de longue peine prend l‘eau pareille à un fragile esquif chaviré par un récif. Le Chibani m’invite à descendre en
promenade. De toute manière, il n’y a rien d’autre à faire qu’attendre. Dans l’escalier, je serre quelques mains. Il y a ceux qui savent et ceux qui ne savent pas ou font comme si. Au
rez-de-chaussée, Nino, le sicilien, me lance un signe de connivence en serrant son poing sur son cœur. Il m‘adresse un « Auguri ! » tapageur faisant grommeler les congénères installés dans les
cabines téléphoniques. Je tire la lourde porte des promenades. Sur le stade, quelques gars courent en rond. Avec le Chibani, pour la seconde fois nous décortiquons des analyses optimistes et
également les autres, plus pessimistes. « De toutes façon, la décision politique est prise, ils ne le dissocieront pas de Nathalie, ça va marcher… » Deux piges de taule en plus, ce n’est pas rien
et je connais le parcours, entre les délais d’enquêtes pour le boulot et l’hébergement, même si elles ont déjà été faites quelques mois auparavant, les délibérations des différents magistrats et
les appels…Deux ans ! Mon compagnon relève sa manche pour s’inquiéter de l’heure. Décidément le temps ne passe plus. Je suis atteint du virus des libérables. Moi qui, hier encore, semblais ne pas
avoir assez de tout ce temps pour faire ce que j’avais à faire. Et les jours filaient, les semaines, les mois, les années… A cette heure, chaque seconde de prison est devenue un
poison.
Nous rentrons dans le bâtiment et je passe quelques coups de fil. Personne n‘a de nouvelle. Le Chibani me tire par la manche et m’invite à boire un café. « Puisque
je te dis de ne pas t’inquiéter, la décision politique est prise. » De retour en cellule, il allume la radio et France Info débite ses flashes météos sur le climat vert de gris de notre beau pays
gouverné par Sarkozy… Fichage ADN pour les délinquants, les étrangers et leurs enfants… Dans les rues orphelines, caméras vidéo et micros scrutent la mise en scène de l’ordre nouveau…La loi sur
la récidive est entrée en vigueur, premier résultat : quatre ans ferme pour un vol de trente euros…Les Gremlins des Tarterêts accusés d’avoir tabassé deux CRS partent pour huit piges de galère…
Les patrons d’EADS s’en sont mis plein les fouilles et licencient deux mille pékins des chaînes de montage… Le camarade s’impatiente, il me sert une seconde tasse de café. « Peut-être le
diront-ils dans l’après-midi ?… » Et juste à cet instant, le journaliste annonce : « Et on vient de l’apprendre… le Tribunal spécial de l’application des peines accorde la semi-liberté à
Jean-Marc Rouillan… » Après une seconde pour bien réaliser que nous avons compris la même chose, nous nous embrassons.
Le mot « liberté » est prononcé pour la première fois après 21 ans de régime de haute sécurité. Même si je sais que le procureur va s’empresser de faire appel et
même si le mot lui-même est châtré du suffixe « semi ». Dans le monde actuel, la liberté des couches populaires a été rognée au point qu’on évoque plus qu’une « liberté mutilée »… Sacrifiée au
nom de la déesse sécurité, et placée sous contrôle social de caserne garanti par la Politzei, les tribunaux spéciaux et les milices privées. La différence notoire c’est que, plus que tout autre,
j’ai conscience de la précarité de ma situation. Une année de semi-liberté, dix ans de conditionnelle ! Je dormirai en prison et chaque soir et chaque matin, les uniformes vérifieront que, dans
mon trou de balle, je ne planque pas un peu de subversion. Mais en dévalant les escaliers, je ne pose plus la question.
Avant que je n’arrive en bas, les gars sont déjà au parfum. Certains sont contents et me serrent les mains. Je contiens ma joie, beaucoup d’entre eux n’en sortiront
pas… Ou alors définitivement esquintés. Je suis mal à l’aise. Je ressens la vague impression d’être le miraculé dégottant une place dans une chaloupe de sauvetage alors que le bateau coule. Il a
suffi d’un seul mot et je suis si différent d’eux. A la vitesse du son, j’ai franchi la frontière et n’intègre plus leur communauté d’hommes punis. D’ailleurs les taulards ne me considèrent déjà
plus comme un des leurs et ce qui m’entoure a changé radicalement de couleur. Je survivais entre quatre murs gris, et à présent le carré de ciel limpide et bleu m’attire à lui. Comme me le
rappelle en riant un petit gars de Belleville, je suis inscrit désormais sur la liste des « touristes ».
Bientôt, ils ne partageront plus avec moi les confidences de taule. « Tu veux en savoir une bien bonne ? » Hier encore, Hirochito me contait les cris à l’atelier de
poterie. Les congés payés des formations n’ont toujours pas été payés. Alors, dans le couloir, un gars s’est énervé contre le brigadier responsable du travail. « M.Frutti, c’est un homme… Un
homme comme les autres… Sa tête s’arrache pareil ! » A mon côté, Clairon renchérit. « Ils détournent le pognon et nous condamnent à finir pauvres comme un zob ! »
Il a suffit d’un seul mot, un mot magique, et la prison s’éloigne déjà et me laisse à quai. Sans but, je traîne près des cabines. Sur la coursive, un maton affiche
la nouvelle note de service signée par la directrice intérimaire : « Je rappelle à l’ensemble de la population pénale que l’utilisation des cordes à sauter à des fins sportives ou ludiques n’est
autorisée que sur le gymnase de l’établissement, sous le contrôle du surveillant moniteur de sport. En conséquence toute utilisation de corde à sauter en bâtiment ou sur les cours de promenade
est formellement interdite… »Je souris. Mon voisin grogne « Il paraît qu’ils vont changer le paiement du téléphone… » Il se reprend. « Mais de toute façon ça ne te concerne plus ! » Derrière le
guichet grillagé apparaît le visage de la greffière, enluminé de son plus beau sourire, celui des mauvaises nouvelles. Et à peine si, dans la voix, la donzelle dissimule la jubilation. Elle
susurre chaque mot, une confiserie : « Le procureur s’oppose à votre semi-liberté ! »
JANN-MARC ROUILLAN
Sur le blog, le 22.10.2007
Par luxemb
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Publié dans : Jean-Marc
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