On nous a offert durant quelques jours le spectacle très distrayant de la décomposition du corps de Mouammar Kadhafi. Il est évidemment plus important de montrer le processus de putréfaction du cadavre de l’ex-leader libyen que d’éclaircir les responsabilités occultes de son assassinat. Une simple photo aurait été bienvenue, et même nécessaire, mais le cirque nécrophage fut excessif. De quel courage avons-nous fait preuve devant le cadavre de notre ennemi ! Surtout que celui-ci fut notre ami et qu’il fallait l’empêcher de parler – si seulement Kadhafi avait pu dire publiquement ce qu’il savait sur nos dirigeants ! Est-ce parce qu’il fut un allié précieux – comme le fut Saddam – que nos médias ont été autorisés à l’exhiber en morceaux sanguinolents ? Comme dans un rituel maffieux destiné à la famille, au clan ? Peut-être devions-nous faire la preuve que nos anciens alliés ne méritent aucun respect ? Et qu’ils ne nous font pas peur ? À l’inverse du corps de Ben Laden, qui fut dissimulé – par peur de représailles ?


Mais quand j’ai allumé mon ordinateur, prêt à partager avec mes semblables l’honneur de pouvoir assister à la démultiplication des vers dans les yeux de Kadhafi, j’ai eu le sentiment de me retrouver à Disneyland. Angela Merkel offrait à Sarkozy un ours en peluche pour sa fille Giulia. Et le jeune papa souriait avec le rictus de Louis de Funès recevant un coup de pied dans les couilles. Sur la photo, tout se voulait gentillesse et affection, fleurs et violons. Mais le rictus apparaissait sous le masque. Car entre le sinistre hangar de Misrata et les épais tapis de Bruxelles, entre le cadavre pourrissant de Kadhafi et la peluche affectueuse de Giulia, une ligne transite par l’Élysée. Et le Président est tendu. Intégralement tendu. Peut-être plus que jamais. La Libye est son jack pot et sa bouée électorale. Le pétrole et les affaires qu’il rapportera à son entourage, à son ami intime, Vincent Bolloré : la reconstruction du pays, les transports et les télécommunications, le marché de la sécurité et la vente d’armes.


La contribution française à la chute de Kadhafi a été décisive. Le président français fut reçu triomphalement à Tripoli. Certes, il n’avait pas été le premier à donner son soutien aux « rebelles » du CNT. Mais il sera généreux dans l’aide politique et diplomatique, directe et plus sûrement indirecte. Saura-t-on jamais l’importance des conseillers et mercenaires français dans la chute du dictateur ? Sans le soutien de Paris et de Londres, Kadhafi serait peut-être encore au pouvoir. Et les vers de Misrata se contenteraient des corps des opposants.


Selon la rumeur, la France pourrait réussir à contrôler 35 % du pétrole libyen. La diligence avec laquelle cette possibilité fut publiquement démentie est très significative. Comme l’est le fait que le gouvernement a déjà réactivé les postes clefs de la « Françafrique » (ou « Mafiafrique »), c’est-à-dire les réseaux secrets initiés par le général De Gaulle pour que les entreprises françaises puissent continuer d’exploiter l’Afrique après leur accession à l’indépendance. Un conglomérat d’entreprises publiques et d’État intégrant des ramifications plus ou moins discrètes qui regroupent mercenaires, militaires, affairistes, banquiers, politiciens français et des présidents africains. L’économiste et militant anticolonialiste français François-Xavier Verschave a défini la « Françafrique » comme l’altération permanente produite par la propagande officielle. La « Françafrique », c’est 90 % de la réalité franco-africaine qu’on nous cache. Le pire, cependant, n’est pas la malhonnêteté flagrante mais l’incompétence des principaux acteurs, qui a provoqué des génocides et des guerres dévastatrices. C’est comme si, écrit Verschave pour décrire les réseaux de la Françafrique, un groupe de techniciens ivres était au commandement de la centrale nucléaire de Tchernobyl.


Après le Nigeria, l’Irlande, la Bolivie, etc., les vieux vautours ont atterri en Libye, où d’autres bestioles plus discrètes leur préparaient la place depuis des mois. Ancien commandant d’infanterie de marine français, Jean-Pierre Chabrut vient d’être nommé chef de la sécurité pour l’Union européenne à Bengazi. Proche des soldats de fortunes comme Bob Denard, ce Chabrut-là est un pur produit du vivier de mercenaires français, la garde personnelle de Jean-Marie Le Pen, dont il fut le chef de la sécurité. Mais en Angola, entre 1995 et 1999, Chabrut dirigeait la Société internationale d’assistance (SIA), qui assurait la sécurité d’Elf [1] ; justement à l’époque où la compagnie française finançait les deux camps de la guerre civile [2].


Quel fut le véritable rôle de Chabrut dans le conflit libyen et en particulier dans la liquidation de Kadhafi ? Cette nomination est-elle une récompense ou une nouvelle mission ? Que se passera-t-il dans une Libye divisée en clans se déchirant pour le pétrole et le pouvoir ? Difficile de ne pas voir tous les ingrédients réunis pour engendrer une nouvelle Somalie.

La France a vendu des armes à Kadhafi quelques mois avant de l'attaquer

Le rapport annuel sur les exportations d'armes, que le gouvernement français vient de présenter au Parlement, reconnait la vente d'armes et de matériel militaire au régime de Mouammar Kadhafi pour une valeur de près de 90 millions d'euros. Un porte-parole du ministère a affirmé que jusqu'au commencement des révolutions arabes la France n'avait pas cessé ses exportations de matériel militaire aux régimes qui son finalement tombés.

Grâce à cette vente d'armes à Kadhafi quelques mois avant la révolte rebelle, soutenue par l'OTAN et menée par la France, « c'est avec des armes françaises neuves que les fidèles de Mouammar Kaddafi ont combattu l'insurrection » [3].

En 2010, le premier client du commerce guerrier de la France en Afrique fut le Maroc, avec 354 millions d'euros d'achats. La Tunisie et l'Égypte, deux grands protagonistes du "printemps arabe", ont également reçu des armements pour des valeures respectives de 55 et de 40 millions d'euros.

Malgré tout, un réseau d'ONG parmi lesquelles CCFD-Terre Solidaire, Oxfam France et Amnesty International ont dénoncé le manque de transparence et assuré que les données du rapport sont incomplètes, et représentent seulement "la pointe de l'iceberg" du commerce d'armes destinés à l'Afrique [4].

Xavier Montanyà

Textes parus sur Vilaweb, les 26 et 31 octobre 2011
Traduit du catalan par Raphaël Monnard
——
Journaliste et documentariste, Xavier Montanya est notamment l’auteur, en français, de Les Derniers Exilés de Pinochet. Des luttes clandestines à la transition démocratique (Agone, 2009) ; à paraître, L’Or noir du delta du Niger. Pillage, ravages écologiques et résistances (Agone-« Dossiers noirs », automne 2012)

Notes

[1] Lire Xavier Renou (avec Philippe Chapleau, Wayne Madsen et François-Xavier Verschave), La Privatisation de la violence. Mercenaires & sociétés militaires privées au service du marché (Agone-« Dossiers noirs », 2006).

[2] Lire Raphaël Granvaud, « De l’armée coloniale à l’armée néocoloniale (1830-1990) » ; Que fait l’armée française en Afrique ? (Agone-« Dossiers noirs », 2009).

[3] Lire l'article sur le site Internet de Jeune Afrique

[4] Lire le communiq.