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L'Internationale (1915) - Histoire d'un journal

Pour consulter le blog: linter.over-blog.com

Comme souvent indiqué sur le blog, l'Internationale publié en 1982-1983 reprenait le titre du journal publié par Rosa Luxemburg et le courant révolutionnaire au sein du SPD.
Il affirmait par là une filiation. Celle d'un courant prenant conscience de ce que représentait de danger le réformisme et qui s'appuyant sur une conception marxiste, savait dépasser le nationalisme pour distinguer derrière, les forces du capitalisme dans la phase d'internationalisation que l'on a appelé impérialisme. Il constituait aussi  l'un des premiers acte de rupture ouverte et organisée avec la politique du parti social-démocrate et l'Internationale qui avaient rallié les unions sacrées.
Dans la biographie que Paul Fröhlich a consacrée à Rosa Luxemburg, on trouve ce chapitre décrivant l'histoire de cette revue au numéro unique mais qui préfigue ce que sera le spartakisme.


Dans sa biographie de Rosa Luxemburg, Paul Fröhlich consacre un chapitre à l'Internationale. On y trouve des extraits des articles de Rosa Luxemburg et le contexte dans lequel fut conçu ce journal qui ne compta qu'un exemplaire et qui fut tant compris comme une déclaration de guerre par le pouvoir, qu'aussitôt celui-ci lança une accusation de haute-trahison contre ses auteurs! (maspéro 1965)

"... A la longue cependant, un travail d'explication répondant uniquement aux besoins du jour ne pouvait suffire. Il fallait aller à la racine des problèmes et la mettre à nu pour un public plus large. Pour cela, il fallait une revue. Après bien des efforts et des déboires, la maison du parti à Düsseldorf put être gagnée à cette entreprise audacieuse. Au printemps de 1915, l'Internationale parut, sous la direction de Rosa Luxemburg et Franz Mehring. Les collaborateurs en  étaient Clara Zetkin, August Thalheimer, Käte Duncker, Paul Lange et Heinrich Ströbel. Le  niveau intellectuel de la revue était très élevé. Mehring y étudiait l'attitude de Marx et Engels  sur les questions des guerres et en tirait des conséquences pour la guerre présente. Zetkin traitait de la position des femmes face à la guerre. Lange analysait la politique d'union sacrée des syndicats. De même que dans toutes les publications légales de l'opposition, la lutte contre la guerre était menée principalement à travers la politique de guerre du parti, pour se mettre à l'abri des poursuites de la censure. Rosa Luxemburg écrivit un article sous son nom, La reconstruction de l'Internationale, et un autre sous le pseudonyme de Mortimer, Perspectives et projets, qui faisait la critique d'un livre de Kautsky.

Dans le premier article, Rosa Luxemburg constate que la social-démocratie allemande a abdiqué politiquement le 4 août, en même temps que l'Internationale s'effondrait, effondrement sans précédent dans l'histoire de tous les temps. L'alternative: socialisme ou impérialisme résumait de façon exhaustive l'orientation politique de la classe ouvrière. Mais au moment où, de tendance historique, cette alternative est devenue une réalité politique, la social-démocratie a baissé pavillon et a capitulé sans combat devant l'impérialisme. Kautsky, représentant du "centre marxiste", théoricien du marais, a apporté une contribution essentielle à cet effondrement. Quand Kautsky expliquait que l'Internationale n'était pas une arme pour le temps de guerre, quand Friedrich Adler disait avec résignation que, pendant la guerre seul le silence convenait au socialisme, c'était là une castration volontaire. En termes clairs, cela voulait dire qu':

"En temps de paix, on serait pour la lutte de classes à l'intérieur de chaque pays et la solidarité internationale à l'extérieur; et en temps de guerre, on serait pour la solidarité de classes à l'intérieur et pour la lutte entre les travailleurs des différents pays à l'extérieur. L'appel historique du Manifeste Communiste reçoit un complément important et proclame désormais après avoir été corrigé par Kautsky : "Prolétaires de tous les pays, unissez-vour en temps de paix et tranchez-vous la gorge en temps de guerre". Donc aujourd'hui: "A chacun son Russe, à chacun son Français!" et demain une fois la paix conclue: "Etreignez-vous, millions d'hommes, ô baiser de l'Univers!" Car l'Internationale est "essentiellement un instrument de paix, mais elle n'est pas un outil efficace dans la guerre"."

L'amertume de Rosa Luxemburg se traduit ainsi en sentences très dures, caractéristiques de tous ses articles en temps de guerre. Mais en même temps, elle trace des perspectives pour le futur. Il serait absurde de croire que l'Internationale pourra redevenir après la guerre l'organisation de la lutte de classes, si elle ne commence pas dès la guerre à renaître sur le terrain de cette lutte. Il lui faut, soit réviser complètement aussi à l'avenir son ancienne politique de paix, proclamer l'harmonie entre les classes et défendre les intérêts impérialistes de la bourgeoisie, soit liquider toute sa tactique depuis le 4 août. Le premier pas dans ce sens, c'est la lutte pour la paix. Mais une lutte effective, et non des déclarations solennelles "contre toute politique de conquêtes", tandis que la propagande belliciste continue. Etablir de beaux programmes d'avenir sur le désarmement, la suppression de la diplomatie secrète, la liberté générale du commerce avec les colonies et la société des nations, cela n'a rien à voir avec la lutte pour la paix.

"Si l'effondrement du 4 août a prouvé quelque chose, c'est la vérité historique universelle de cet ensegnement que la garantie efficace de la paix, le rempart effectif contre les guerres ne résident ni dans les voeux pieux, ni dans d'astucieuses recettes ou des revendications utopiques que l'on adresse aux classes dirigeantes, mais uniquement dans la ferme volonté du prolétariat de rester, à travers tous les assauts de l'impérialisme, fidèle à sa politique de classe, à sa solidarité internationale ... Ici aussi, il n'y a qu'une alternative : ou Bethmann-Hollweg ou Liebknecht. Ou l'impérialisme, ou le socialisme, au sens où Marx l'entendait."

A la fin de son article, Rosa Luxemburg indique la cause la plus profonde de la faillitte de la social-démocratie, le facteur décisif d'une renaissance de l'Internationale :

"Placée devant la grande épreuve historique qu'elle (la social-démocratie) avait en outre prévue avec la rigueur d'un savant étudiant la nature et dont elle avait annoncé tous les aspects essentiels, elle fut complètement privée du second élément vital du mouvement ouvrier: la volonté agissante non seulement de comprendre l'histoire, mais encore de la faire. Avec toutes ses connaissances théoriques exemplaires et toute la puissance de son organisation, elle fut prise dans le tourbillon du fleuve de l'histoire et transformée en un rien de temps en une épave sans gouvernail livrée aux vents de l'impérialisme contre lesquels elle aurait dû lutter pour rejoindre l'île du salut, le socialisme ... C'est un effondrement historique d'une portée universelle et qui complique et retarde dangereusement la libération de l'humanité de la domination capitaliste ... L'Internationale, de même que la paix répondant aux intérêts de la classe prolétarienne, ne peuvent voir le jour que si le prolétariat exerce son autocritique, s'il prend conscience de sa propre puissance ... Le chemin qui mène à cette puissance est en même temps le chemin de la paix et de la reconstruction de l'internationale."

Cet article est d'une extrême importance pour apprécier la position tactique prise par Rosa Luxemburg à cette époque. Tous les arguments politiques ont manifestement été pesés minutieusement, tant pour mesurer la marge de liberté laissée par la censure que pour dire le juste nécessaire, ce à quoi les éléments radicaux étaient réceptifs à ce moment. C'est pourquoi Rosa n'exprime absolument pas le fond de sa pensée. Elle constate l'effondrement de l'Internationale. En quelques phrases, elle passe sur le gros des dirigeants du parti, sur les social-impérialistes. L'essentiel de son attaque se concentre sur Kautsky. Il en ressort clairement qu'elle considère la scission d'avec les socialistes de guerre comme inévitable, tant sur le plan national qu'international. Mais elle n'est pas disposée à bâcler les choses. Elle exhorte les impatients à ne pas se laisser guider par leurs impressions du moment. Tant qu'il y a encore une certaine liberté de mouvement et des possibilités d'action à l'intérieur du parti, il faut les exploiter. La grande tâche maintenant, c'est un inlassable travail d'explication pour regagner des fractions aussi larges que possibles de la base du parti à une politique animée par l'internationalisme. Un tel travail d'explication est beaucoup plus efficace de l'intérieur même du parti que de l'extérieur. Rosa croyait alors que la clarification décisive ne viendrait qu'après la fin de la guerre, après le retour des camarades qui étaient au front. Il n'en fut rien parce que le bureau du parti répondit à la résistance croissante des militants par la suppression progressive de toute démocratie intérieure. Dans ces premières années de guerre, la démarcation, même à l'intérieur de la direction du parti, n'était pas claire du tout. l'attitude de Kautsky ne cessait de confirmer Rosa Luxemburg dans la conviction qu'il était perdu pour le futur parti révolutionnaire. Mais parmi les cadres dirigeants et même parmi les députés, il y avait beaucoup d'indécis, encore capables d'évoluer à gauche sous la pression des événements; aussi Rosa recherchait-elle l'alliance avec le groupe de Georg Ledebour, Hugo Haase, Adolf Hoffmann, bien que ces derniers se refusassent, sur bien des points, à tirer des faits les conséquences qu'elle-même estimait nécessaires. Il fallait, pour pratiquer une telle politique de recul des échéances, être prêt à des concessions sur les questions d'organisation, il fallait évenuellement renoncer à certaines actions politiques, à la condition absolue cependant de n'accepter aucune limité dans l'activité de propagande, de combattre sans réserve la politique belliciste du bureau du parti, mais aussi de démasquer publiquement toute irrésolution dans les rangs de l'opposition. Pour l'essentiel, Lénine était d'accord avec cette position.

Dans l'orientation générale de la propagande, il semblait cependant avoir des divergences entre Lénine et Rosa. Lénine rejetait résolument le mot d'ordre de "paix", Rosa le mettait au contraire au centre de son action politique. Mais elle condamnait expressément l'appel aux classes dirigeantes, dans lequel lLénine voyait le piège de ce mot d'ordre. Rosa parlait seulement de lutte de classe, et non de révolution ni de guerre civile comme Lénine. Mais il ressort clairement de sa position qu'une paix correspondant aux intérêts de la classe prolétarienne" ne peut être obtenue que par la conquête du pouvoir.

Dans son article Perspectives et projets, Rosa met en pièces l'ouvrage de Kautsky ci-dessus mentionné, et en particulier ses idées sur l'impérialisme. Elle rejette résolument l'identification de la "démocratie moderne" et du régime parlementaire comme but socialiste: "la socialdémocratie n'a-t-elle pas toujours affirmé qu'une démocratie formelle" n'est concevable que lorsque l'égalité économique et sociale, c'est-à-dire un ordre économique socialiste, est réalisée et que par contre la "démocratie" de l'Etat national bourgeois est toujours en dernière instance plus ou moins un trompe-l'oeil?"

Le premier numéro de l'Internationale devait être le commencement d'une étude systématique de tous les problèmes posés au mouvement ouvrier par la guerre; et c'était un commencement plein de mordant. La censure militaire comprit cette déclaration de guerre et le procureur lança une accusation de haute-trahison contre Mehring, Luxemburg, Zetkin, l'éditeur et l'imprimeur."
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