Le récit de cette militante est hallucinant tant à plus de vingt ans de distance, rien n'a changé.
La violence, les mensonges, les transferts brutaux, les prisonniers politiques ou rebelles toujours désignés comme "meneurs". Et nous imaginons, le mitard de Rouen, qui parmi tous les mitards visités, reste comme le souvenir d'une geôle moyennageuse.
Beaucoup de militantes politiques ont effectué un séjour à Rouen. (C'est pourquoi à la bibliothèque, on y trouvait des livres laissés par les unes et les autres. Y sont-ils encore : Maïakowski et consorts?). Car la forme de l'isolement politique pour les prisonnières continue à être la dissémination sur tout le territoire, cela permet de dire qu'elles ne sont pas isolées, de les placer en détention dite "normale". Mais on peut ainsi passer tout un emprisonnement sans cotoyer d'autres militantes.
Cette lettre nous montre l'importance de l'information et de la solidarité. Le pouvoir a largement étendu l'emprisonnement, en particulier pour accusation de terrorisme. Cette accusation qui touche les militants révolutionnaires les accompagne tout au long de l'arrestation-procès-emprisonnement. C'est celle qui aujourd'hui fait que des prisonniers d'Action directe sont toujours et encore en attente de la décision concernant leur libération conditionnelle.
Lettre d’Isa depuis la prison de Versailles (Juillet 2008)
Récit d’un mouvement à la maison d’arrêt des femmes de Rouen
« Je suis arrivée à la maison d’arrêt des femmes de Rouen au début du mois de Juillet. Une semaine plus tard, dans la soirée d’un jour ordinaire, une détenue s’est mise à réclamer du tabac que la surveillante devait,semble-t-il, lui apporter. Mais cela n’a pas été le cas, d’autant plusqu’à partir de 19 heures, les portes ne s’ouvrent plus que pour une urgence et en présence d’un gradé qui détient le trousseau de clés. Ainsi,pendant plus d’une heure, on a entendu cette personne péter les plombs,passant progressivement des appels aux cris et aux pleurs, en cognant laporte. On ne savait pas encore pourquoi. Mais la surveillante était là,sans rien faire et quand le gradé est arrivé vers 23h30 avec 3,4 autres matons, en plein feux d’artifices de l’armada, ils ont extrait la jeunefille de la cellule ; elle était en petite culotte. Les bruits étaientconfus avec l’écho de cette grande nef que constitue le quartier desfemmes. Elle s’est mise à crier : « On m’envoie au mitard ! » « A l’aide !», puis elle a été bousculée à terre devant ma porte et elle gueulaitcomme elle pouvait, qu’on était en train de la menotter et de lui écraserla figure avec les bottes. On a du l’attraper violemment par le couétouffer sa voix et l’évacuer plus loin. S’en est suivi plus d’une heurede suffocations et de larmes ; sa respiration était particulièrementaltérée et saccadée. Pendant qu’elle était ballottée, toutes les portes dela détention s’étaient mises à tanguer à l’unisson pour qu’on la lâche et manifester notre présence.
Le lendemain matin, lorsque nous l’avons vu arriver en cour de promenade elle avait les yeux tuméfiées et plusieurs contusions au cou, mollet, ventre, mains et poignets, dos. Tout le monde était choqué, nous avonsrassemblé nos versions et au fur et à mesure la situation nous révoltaitdavantage. Le problème n’était pas de connaître le scénario exact. Si laméthode concentrationnaire de gestion de la misère et de l’enfermementnous conduit à l’état de bêtes et même de sous-hommes ; puisque nousfaisons face à un dispositif de contrôle sécuritaire et arbitraire qui partous les moyens cherche à nous écraser, pour préserver l’intégrité de noscorps et de nos esprits, il est normal que nous ripostions. Des voix ontfusé en direction des fenêtres pour appeler la MAF à sortir l’après-midiet discuter de ce qu’il s’était passé. A midi la détenue a été interrogée par la directrice adjointe qui a clairement laissé entendre que s’étaitune « menteuse » (par rapport à quoi ?) et que si elle portait plainte laprison l’accuserait en retour de diffamation. Quelques heures plus tarddans la cour nous nous sommes comptées. Nous étions 15, par rapport àd’habitude c’était la moyenne maximale sur 40 femmes dans la détention…Nous nous sommes remises au fait du jour puis avons décidé d’exprimernotre solidarité vis-à-vis de la personne violentée et dénoncer lesagissements du personnel pénitentiaire qui, non satisfait de son abus deforce, cherchait maintenant à décrédibiliser nos témoignages. L’idée étaitde ne pas remonter en cellule à la fin de la promenade et d’exiger que ladirection se déplace pour afficher notre colère face à elle. Une certaineeuphorie s’est mêlée à nos échanges. Une courte lettre a été rédigée pouralerter l’OIP (Observatoire internationale des prisons) à laquelle nousavons apposé nos signatures ainsi que celle des 5 autres détenues enséance d’esthétique que nous avons joint par une fenêtre durez-de-chaussée. Le courrier devait sortir discrètement de la prison…La fin de l’heure s’approchant, nous nous sommes dirigées à l’angle opposéde la porte d’entrée et nous avons formé une chaîne non sans quelquespetits frissons. Quand la silhouette de la surveillante est apparue pourannoncer le retour en cellule, tout le monde a dit « On reste et on veutvoir le directeur ». La fièvre nous a pris et ça a commencé à siffler etgueuler tout ce qui nous sortait par la tête, en vrac « On a peur de vous! » « Révolution ! » « Allah Akbar ! » « Pouvoir assassin ! » « On n’estpas en sécurité ! » « Nique Sarko ! » « La MAF avec nous ! » « C’estl’émeute ! » « Solidarité ! » (…) Un premier gradé est venu nous voir poursavoir ce qu’on voulait. Plusieurs personnes prenaient la parole, pourexpliquer finalement que nous voulions nous adresser au directeur. Ilcommençait à pleuvoir. Au bout de quelques minutes, la porte s’est ànouveau ouverte et toute la panoplie des chefs était là : le directeur,sous-directeur, 1er adjoint du directeur, 2ème adjoint… C’était la 1èrefois que je voyais la plupart d’entre eux. On s’était dit plus ou moinsqu’il fallait que tout le monde parle, demander d’enlever le rapport pourtapage collé à notre co-détenue (par-dessus le marché !), d’écouter etreconnaître ce que nous avions à dénoncer, que ces agissements cessent et que la concernée puisse porter plainte sans menace si elle le désirait.
Mais rapidement le directeur a demandé deux représentants pour les recevoir dans son bureau. Malgré les mises en garde, 2 se sont désignées(dont la principale concernée), alors que la première approche étaitfranchement hostile… Un costumé a même eu l’indécence de dire « Elle les a bien cherchés » … Nous autres avons attendu un moment avant de remonter, pour pas que ça tourne mal. En tout, cela n’a duré qu’une demi-heure.Le soir, comme prévu, quelqu’un a donné le signal en tapant sur les tuyaux de chauffage. Et les portes des cellules ont commencé à battre la mesureavec entrain, pour rappel. Le lendemain matin toutes les détenues serendant au parloir ont été fouillées à nu (d’habitude ce n’est qu’auretour) pour chercher un éventuel communiqué pour l’extérieur, rédigécollectivement. Justement l’adjointe du directeur nous avait explicitementfait remarquer que c’était répréhensible. Mais rien n’a été trouvé !... Il faut dire que c’était « Tartiflette » à la guérite, surveillante particulièrement zélée qui avait dû mettre sur la voie. Le matin même, l’intéressée était emmenée au commissariat pour déposer sa plainte et se faire ausculter par un médecin, l’après-midi elle était transférée à la maison d’arrêt de Lille-Séquédin… On nous a aussi signifié un compte-rendu d’incident pour avoir « participé à toute action collective de nature à compromettre gravement la sécurité de l’établissement » considéré comme une faute disciplinaire de 1er degré (ils sont graves !)… Le week-end prolongé du 14 juillet nous a laissé quelques jours de répit sans nous douter de rien.
Puis dès le mardi, un deuxième transfert disciplinaire a eu lieu. Il s’agissait de la deuxième personne s’étant proposé au directeur comme représentante du groupe. Elle-même est tombée dans le panneau, prévenue la veille, les surveillants et chefs laissaient entendre que c’était un transfert au centre de détention de Bapaume. Tout de même la méfiance s’était installée. Rapidement dans les jours qui ont suivi une lettre d’elle informait de son débarquement à la MAF d’ Amiens (qui semble pire que celle-ci…). Au même moment, suite à la plainte déposée, un flic est venu recueillir le témoignage de la co-cellulaire. On nous a aussi remis une convocation en commission de discipline pour vendredi matin, en même temps que les parloirs… Jusque là nous n’avons pu consulter le dossier des faits et rencontrer éventuellement l’avocat commis d’office.
Depuis le début, des ouï-dire évoquaient la volonté de l’administration pénitentiaire de désigner des « meneuses ». Ca paraissait complètement abstrait et décalé pour tout le monde mais sans l’aide des détenues qui reconnaissaient une action de solidarité à l’initiative et à la libre motivation de chacune, l’administration pénitentiaire a tissé son filet. Le lendemain du mouvement collectif déjà, celle qui est maintenant à Amiens était venu me dire que le directeur l’avait mise en garde contre moi et que j’étais dans leur ligne de mire. Évidemment cela a tout à voir avec mes chefs d’inculpation. Le jour J on nous a fait croire qu’on aurait quand même nos parloirs ; ça devait être pour nous tenir tranquille parce qu’il n’en a rien été. J’ai remarqué que loin de se contenter d’omettre la vérité, le mensonge était d’usage courant dans ces sphères du « pouvoir » qui prive et réprime. Il y avait une certaine mise en scène de la «gravité ». Nous étions 13 avec un avocat commis d’office qui présumait qu’on s’en sortirait avec un avertissement. Quelques unes avaient souhaité de se défendre seul – à vrai dire cela n’avait aucune importance parce que les jeux étaient faits depuis bien longtemps. C’était une belle mascarade.
Nous avons été appelé chacune notre tour dans le bureau du chef de détention ; qui faisait office de prétoire. Le directeur présidait la séance, accompagné d’autres, adjointe, gradés, semblant de greffier… Tous de l’autre coté du bureau, assis, debout… Nous autres étions debout. J’ai été appelé en dernier et l’avocat m’a fait comprendre que c’était plus chaud pour moi. Effectivement j’ai su par la suite que les questions posées à d’autres détenues insinuaient ma culpabilité en tant qu’incitatrice. En entrant dans le bureau j’ai buté en face de moi contre un mur de mépris et de haine viscérale. Je n’ai pas non plus d’estime pour eux… J’ai commencé à m’expliquer à contre-cœur mais une fois l’argumentation lancée, impossible d’y couper court, alors que je ressentais l’inutilité profonde de toute parole. Après ce premier temps la commission a fait mine de se retirer quelques minutes pour délibérer… Puis à nouveau chacune son tour est passée dans le bureau pour connaître sa sanction et remonter en cellule. 10 jours de cellule disciplinaire avec sursis pour les onze mais nous restions deux encore à attendre. J’y suis allé d’abord et sans plus d’explications on m’a annoncé 10 jours ferme de mitard. Immédiatement on m’a conduit à dix pas de là, la porte était déjà ouverte, au cachot ! Puis m’a suivie dans la cellule voisine l’autre jeuneque l’administration pénitentiaire trouvait un peu trop agitée à son goût. 6 jours pour elle. Le quartier disciplinaire n’est pas plus grand. »
LIBERTE POUR ISA, JUAN, DAMIEN, ET TOUS LES PRISONNIERS. QUE LA LUTTE
CONTINUE AVEC RAGE ET JOIE.
Pour plus d’infos : http://infokiosques.net/mauvaises_intentions
http://grenoble.indymedia.org/index.php?page=article&id=8413