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Sartre-Clavel-Geismar. Briser l'indifférence après la mort d'H. Meins

Pour consulter le blog: linter.over-blog.com

A la lecture de ces trois textes publiés dans la brochure "Nouveau fascisme, nouvelle résistance",   en 1974 par le Comité contre la torture des prisonniers politique en RFA, trois remarques nous viennent à l'esprit.

C'est dans un premier temps que certains ne veulent plus fermer les yeux. Il est vrai qu'il a fallu la mort d'Holger Meins et deux mois avant de Bobby Sands.
C'est aussi la référence à la résistance et à ses valeurs que nous aimerions voir aujourd'hui reprises plus largement face aux mesures illégales et sécuritaires prises contre les prisonniers politiques.
Ce qui frappe aussi, c'est la distanciation plus ou moins grande qui est le prix imposé par certains pour parler. Ainsi les actes qui répugneraient dans l'article de Geismar, il faut le rappeler, ce sont des actions contre l'armée américaine en pleine guerre du Vietnam. Le texte de Sartre montre bien, lui, que l'on n'est pas obligé d'imposer cette distance à ceux que l'on soutient.

Ce sont à nos yeux des leçons pour aujourd'hui.

Nouveau fascisme, nouvelle résistance
Brochure du Comité contre la torture
des prisonniers politiques en RFA - 1974
(linter.over-blog.com)


Grève de la faim des membres de la Fraction de l'Armée rouge

CREVE LA BETE

Par Maurice Clavel

La répression des actes de la "Bande à Baader" est en train de les justifier.

On connaît l'horreur inutile et systématique de leurs peines. Ajoutons aujourd'hui que, selon un porte-parole de la démocratie-chrétienne, "il vaut peut-être mieux les laisser tous mourir". Vous avez bien lu:chrétienne ...

Pour Hegel, le plus grand philosophe allemand du droit, pourtant fort démocrate, la peine est une façon d'honorer le coupable, de le reconnaître et le reconstituer comme homme, de le réintégrer à la substance spirituelle commune qu'il a lésée, se lésant ainsi lui-même. Il devrait pouvoir réclamer sa peine et c'est en ce sens qu'on devrait dire qu'il la mérite ...

Fort beau. Mais tout cela suppose qu'il y a toujours de l'Esprit, ou des traces d'Esprit dans une société. Hegel ne connaissait pas la République fédérale allemande, telle qu'elle se démasque.

Allemande ... On voudrait même ancien résistant dire que le passé nazi de l'Allemagne n'a rien à voir là-dedans. On voudrait oublier que seul un mot allemand, "Schadenfreude", exprime ce délice et cette malice dans le supplice. Mais comment oublier, devant ces procédés qui décourageraient le pardon?

Et comment refuser encore de reconnaître que quand une société abdique toute substance spirituelle et se réduit au "Gros Animal", à la Bête, Bête à profit, Bête à puissance, en attendant bientôt Bête à Domination, eh bien tous les coups sont bons

Crève la Bête!

P.S. Je demande aux anciens résistants de s'inquiéter.

Maurice CLAVEL
Libération 3/12/74


Mourir de faim en prison : une habitude

Par Alain Geismar
Le Monde, 30.11.74

Un Irlandais de l'IRA est mort, il y a deux mois, d'une grève de la faim dans une prison anglaise. Un Allemand de la "fraction armée rouge" est mort d'une grève de la faim, ces jours derniers, dans une prison d'Allemagne fédérale.

Les prisonniers politiques allemands sont isolés, seuls en cellule, les cellules voisines vides. Ils peuvent rencontrer un membre de leur famille tous les quinze jours, un avocat par semaine. Certains sont ainsi depuis trois ans. Les prisonniers de la "bande à Baader", comme on dit, en sont pour certains à leur troisième grève de la faim. Les autorités allemandes les "nourrissent" de force par tuyau dans l'oesophage. Cela ralentit leur mort. Certains se disent prêts à une grève de la soif. Ils réclament d'être rassemblés.

Il y a peu, j'étais en prison et nous réclamions, par grève de la faim, qu'il soit entre autres mis fin à l'isolement des prisonniers politiques français. J'ai été isolé, moins strictement qu'eux, et quatre mois seulement. La simple idée de la machinerie qui est en train d'exterminer leur vie sociale, et aujourd'hui leur vie tout court, m'est insupportable. Je veux très simplement dire à ceux qui ne savent pas, ou qui se taisent parce que les actes de Baader et de ses amis leur ont répugné, que, en Europe, on est en train de s'habituer à la mort de grévistes de la faim en prison.

Soljenitsyne, dans l'Archipel du Goulag, désigne comme tournant critique dans la naissance du système concentrationnaire russe, l'indifférence aux grèves de la faim, seul moyen de se faire entendre pour un emmuré.

Que ceux que l'agonie lente et ininterrompue des grévistes de la faim allemands ne fait même plus frémir ne s'interrogent plus jamais sur la manière dont les camps de la mort ont pu un jour des années 30 faire partie du paysage européen.

Appel de Jean-Paus Sartre

Un détenu politique d'Allemagne Fédérale, Holger Meins, emprisonné sous l'accusation d'appartenir au groupe révolutionnaire "Fraction Armée Rouge", vient de mourir à la prison de Wittlich des suites de la grève de la faim qu'il faisait depuis près de deux mois.

Il y a plusieurs semaines, ses avocats avaient porté plainte contre les traitements dont il était victime (en particulier la nutrition forcée) et avait demandé une assistance médicale extérieure à la prison. Le jour même de sa mort, le 9 novembre, l'un de ses avocats réclamait la venue immédiate d'un médecin. La direction de la prison refusait en déclarant qu'il n'était pas possible d'atteindre le médecin de l'établissement, le docteur Hutter, pendant le week-end et qu'il fallait donc attendre lundi. Quelques heures plus tard, Holger Meins mourait, il ne pesait plus que trente-neuf kilos pour une taille de un mètre quatre-vingt-cinq.

Cette grève de la faim, à laquelle il participait avec une centaine d'autres détenus, avait précisément pour but essentiel de protester contre les conditions de détention des prisonniers politiques d'Allemagne fédérale et les tortures scientifiques qu'ils subissent.

Actuellement, une trentaine d'entre eux continuent de refuser toute nourriture, dans les mêmes conditions qui ont entraîné la mort d'Holger Meins. Certains risquent de subir le même sort que leur camarade.

C'est pour tout cela, et afin de rendre compte des conditions dans lesquelles se déroule cette grève de la faim et des conditions de détention des prisonniers politiques, que j'appelle à la constitution de commissions d'enquête qui visiteront les prisonniers. Cet appel s'adresse plus particulièrement à des juristes et des médecins mais aussi à des artistes, des écrivains, des journalistes, afin de donner à cette action de surveillance et de soutien les plus grandes chances de diffusion possibles.

Jean-Paul SARTRE
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