"Le capitalisme noir, c'est le noir contre lui-même. La contradiction la plus absurde d'une longue série d'abandons et de folies. Un autre remède sans douleur de dernière extrémité: être plus fasciste que le fasciste lui-même. Sylvester Brown est prêt à mourir, ou à voir mourir nos fils, pour des contrats de balayeur. Bill Cosby joue un rôle d'espion fasciste; quel message apporte-t-il à nos fils? Un message infantile! Ce méprisable individu et son acolyte leur enseignent le credo de l'esclavage, la version "nouvelle vague" du vieux serviteur nègre. Nous ne pourrons avoir confiance tant qu'il y aura des gens comme ça. Ils font partie de la répression autant, si ce n'est plus, que le vrai flic. Ne disent-ils pas à nos enfants qu'il est romantique d'être un chien couchant, Les gosses sont si contents de voir un noir tirer et se battre qu'ils ne peuvent s'empêcher de s'identifier à ce collaborateur de l'ennemi. Le fasciste s'empare de tous les facteurs latents de division et les met en action: racisme, nationalisme, religion."
"Je suis né avec un cancer incurable, un mal pernicieux et suppurant qui m'a attaqué juste derrière les yeux et n'a cessé de s'étendre pour détruire ma paix. Il m'a volé ces vingt-huit années. Il nous a volé à tous bientôt cinq siècles. Le plus grand criminel de tous les temps. Nous devons l'arrêter maintenant."
"Maman noire, il va falloir que tu cesses de fabriquer des lâches: "sois bien gentil", "je vais être si inquiète, mon petit", "ne te fie pas à ces nègres", "ne te laisse pas faire par ces mauvais nègres, mon petit"., "gagne bien de l'argent, mon petit". Maman noire, ton souci exagéré de la survie de tes fils se paie de la perte de leur humanité."
"Frère de son frère Jonathan."
L'affection qui unissait George à Jonathan s'était, chez le premier, tissée durant de longues heures de solitude. George avait laissé derrière lui un frère de sept ans, un enfant auquel il ne cessera jamais de s'intéresser, mais la distance est très grande entre la maison où vit Jonathan et la cellule de George. On peut se demander si George savait très bien qui était son frère, mais il fut brusquement rapproché de lui quand il sut qu'il était devenu un familier d'Angela Davis, ensuite presque confondu avec lui quand il apprit l'action incroyable de Jonathan: la tentative de sauvetage vraiment héroïque, de trois camarades noirs à la cour de San Rafael, le 7 août 1970.
Je pense qu'il ne faut pas refuser aux révolutionnaires, quand elle leur devient nécessaire, cette sorte de magnificence de la rêverie et de l'acte, surtout quand celui-ci doit devenir exemplaire, c'est-à-dire quand il sert à montrer avec éclat, le sens d'une vie qui s'est voulue un complet travail contre une fausse fatalité.
"Maintenant, Messieurs, c'est moi qui commande." Ces mots prononcés dans le prétoire de San Rafael, tout en les laissant à son frère, George semble les reprendre à son compte. Il ne s'agissait pas de s'identifier à Jonathan, au contraire même; si l'admiration que portait Jonathan à George le poussa à l'imiter, Jonathan, mort et mort libre - selon le "suicide révolutionnaire", expression de Newton -, à son tour George éprouva une admiration pour Jonathan jusqu'au point, semble-t-il, qu'il ait voulu l'imiter. On voit peut-être cette admiration torsadée des deux fils de Georgia Jackson, qui s'entraidaient à devenir un moment de la conscience noire et de la révolution.
A un an de distance, l'histoire accouche dans le sang, de deux gémeaux noirs.
"Le martyr décidé, assassiné par les blancs."
Les autorités pénitentiaires de San Quentin n'ont pas encore permis de connaître les détails de la mort réelle - je veux dire par arrêt du coeur et abaissement de la température, ce moment où un homme est devenu un corps -, de la mort réelle de Jackson. Dans son livre, dans ses lettres, dans ses conversations, il l'avait annoncée, on peut presque dire prévue, si grande était la haine des gardiens, à son égard et si puissante, "née en moi des coups infligés par cette société de possédants et de miséreux, cette flamme qui ne s'éteindra pas"; quand le directeur de la prison de San Quentin parle d'évasion, cela ne colle pas avec la "logique du vivant".
Nous avons du mal à penser que si près de son procès, décidé à en faire une tribune politique d'où il pourrait, à son tour, juger l'Amérique, Jackson ait mis au point une tentative d'évasion qui avait si peu de chances d'aboutir - on sait par exemple que Clutchette et Drumgo, ses coaccusés, et Magee, refusèrent de quitter leur cellule - mais son attitude prend un sens, si, pris au piège d'un complot monté contre lui - soit dans les salons de Reagan ou plus près, dans les bureaux du directeur de la prison -, Jackson se voyant cerné, avec peut-être un revolver à la main, a décidé, non de risquer le tout pour le tout comme on l'a écrit, mais de se précipiter vers la cour, où il était sûr d'être abattu par les "tireurs d'élite" (toujours eux) au sommet de deux miradors. Ainsi, comme Jonathan, mais coincé, il s'est décidé librement par la mort au soleil, pour le sacrifice, ou mieux, pour le "suicide révolutionnaire".
Ces quelques notes sont loin de cerner ou de peindre Jackson qui s'est continué des semaines après sa mort, dès les révoltes d'Attica, de Baltimore, hier mardi 22 septembre, dans celle de la Nouvelle-Orléans.
Le livre de jackson, Frères de Soledad et celui qui va paraître n'ont pas pour but de nous parler de Jackson seul, mais de tous les noirs anonymes enfermés dans les prisons et dans les ghettos. Retenons ceci: le mot criminel, appliqué aux noirs par des blancs, n'a pas de sens. Pour les blancs, tous les noirs sont criminels parce qu'ils sont noirs, ce qui revient à dire: dans une société de blancs, aucun noir ne peut être criminel.
J.G
Ce que nous écrivions en 2007, quand nous avions publié cet article:
On parle aujourd'hui encore de Mumia, parce que Mumia, militant des Black Panthers, continue un combat de chaque instant contre sa mort annoncée et voulue par l'Etat américain. On parle aujourd'hui de deux jeunes brûlés en France dans un transfo parce que les jeunes se sont révoltés à la suite de leur mort. On parle encore de Malik Oussékine ou de cet homme jeté dans la Seine parce que nous voulons les garder en mémoire. Et l'on parle encore de ceux qui meurent, sont emprisonnés, vivent dans la pauvreté parce qu'ils sont des ghettos et de ceux qui luttent et résistent, de ceux qui les soutiennent, parce ce que le capitalisme n'en finit pas de diviser, d'opprimer, d'exploiter et de tuer ceux qu'il perçoit comme ses "minorités".
George Jackon, aura, dans les années 60 et 70, été de cet air rouge qui forma nos consciences de militants. Le livre de ses lettres, "Les frères de Soledad", aura irrigué nos pensées, la pensée révolutionnaire. De Puig Antich à George Jackson, des camarades de Stammheim aux Irlandais morts en grève de la faim, c'est toute une histoire, notre histoire, qui s'est écrite dans la révolte, le combat et pour certains avec "Devant leurs yeux la mort". Dans les années 70, en France, le Groupe Information Prison (G.I.P.) a beaucoup fait pour la prise de conscience de ce que cachent les barreaux de notre société. Les brochures, l'intolérable 1 - Enquête dans 20 prisons -, Intolérable 2 - enquête dans une prison-modèle: Fleury Mérogis - et ce numéro 3 "L'assassinat de George Jackson" ont été des témoignages accusateurs et mobilisateurs. Et puis il y a cette préface de Jean Genet. Jean Genet, angoisse des bourgeois, des "petits" penseurs de tous horizons, Jean Genet qui s'inscrira avec force dans la lutte pour la Palestine.
Si linter reprend cette préface, c'est afin que chacun ait en mémoire, la lutte des Black Panthers, le combat au quotidien de groupes comme le G.I.P. et aille lire, relire Genet.
Ce texte est dédié à Georges Ibrahim Abdallah, communiste libanais emprisonné depuis plus de 23 ans et dont la dernière demande de libération conditionnelle vient d'être refusée (Pour toute info, le blog liberonsgeorges.over-blog.com)
linter - novembre 2007