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La grimpette au charbon, George Orwell. Site RTO

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Visite sur le site RTO et comme toujours des infos, réflexions sur le travail dont ce texte d'Orwell, extrait  de l'ouvrage "Le quai de Wigan", vendredi 26 octobre 2007 par collectif rto
pens--e-insurg--e-copie-1.jpg(carte de Bruno Baudrillart)

A Wigan, la lutte entre chômeurs pour la récupération du charbon est devenue si féroce qu’elle a pris la forme d’une extraordinaire coutume, baptisée « la grimpette au charbon ». Le spectacle est vraiment étonnant, je m’étonne d’ailleurs que personne n’ait encore pensé à le filmer. Un mineur en chômage m’a conduit un après-midi sur les lieux. Le décor d’abord : une chaîne de montagnes d’anciens terrils, avec un chemin de fer circulant dans la vallée en bas.  Puis deux ou trois cents gaillards dépenaillés, chacun muni d’un sac et d’un marteau à charbon attaché sous la veste. La crasse que l’on remonte du puits est chargée sur des wagons qu’une locomotive entraîne vers un autre terril situé à quelque quatre cents mètres de là, puis les abandonne. La grimpette au charbon consiste à monter dans le convoi en marche. Tout wagon sur lequel vous êtes arrivé à prendre pied alors qu’il se trouvait en mouvement devient « votre » wagon. Voici que le train pointe à l’horizon. Avec une clameur sauvage, une centaine d’hommes dévalent la pente pour l’attraper dans la courbe. Mais même là, le train se déplace à plus de trente kilomètres à l’heure. Les hommes se jettent dessus, se hissent sur les tampons, grimpent à cinq ou dix sur chaque wagon. Le mécanicien fait celui qui ne remarque rien. Il conduit son convoi jusqu’au sommet du terril, décroche les wagons et retourne au puits, pour revenir bientôt avec un nouveau chargement. Et c’est à nouveau la même ruée sauvage qui se reproduit. A la fin, il n’y avait qu’une cinquantaine d’hommes qui n’avaient pas réussi à monter à bord d’un convoi.

Nous grimpons au sommet du terril. Les hommes déchargent les wagons avec leurs pelles, tandis qu’en bas les femmes et les enfants, à genoux, fouillent rapidement de leurs mains la crasse encore humide pour en extraire des morceaux de charbon de la taille d’un œuf, ou même plus petits. Il faut voir ces femmes saisir un fragment de matière, l’essuyer sur leur tablier pour s’assurer que c’est bien du charbon, avant de le faire disparaître prestement dans leur sac. Naturellement, celui qui prend possession d’un wagon ne sait pas à l’avance ce qu’il va y trouver. Ce peut être de la véritable « crasse » provenant des galeries, ou du simple schiste argileux arraché au toit. Dans ce dernier cas, il ne faut pas espérer trouver la moindre parcelle de charbon ; en revanche, il existe une autre roche inflammable, appelée cannel ou houille grasse, qui ressemble à du schiste ordinaire mais présente une coloration un peu plus sombre et se reconnaît à ce qu’elle se brise en couches parallèles, comme l’ardoise. Cela fait un combustible passable, pas assez bon pour être mis dans le commerce, mais assez pour faire le bonheur des chômeurs. Les mineurs ayant hérité des wagons chargés de schiste s’attaquent avec leurs marteaux à cette houille grasse. En bas, ceux qui, malgré tous leurs efforts, n’ont pu prendre pied sur un wagon font la chasse aux bouts de charbon qui dévalent la pente jusqu’à eux – des morceaux parfois gros comme une noisette, mais qui sont encore les bienvenus.

Nous sommes restés là jusqu’à ce que le train soit vide. En l’espace de deux heures, la crasse avait été nettoyée de la moindre parcelle de combustible qui pouvait s’y trouver. Les gens jetaient les sacs remplit sur leur épaule ou sur le cadre de leur bicyclette de fortune et s’apprêtaient à parcourir les trois kilomètres de pénible trajet qui les séparaient de Wigan.  La plupart des familles avait récolté une vingtaine de kilos de charbon ou de houille grasse, ce qui veut dire qu’en tout cinq à dix tonnes de combustibles avaient été volées. Cette forme de vol organisé se pratique quotidiennement à Wigan, surtout en hiver, et il n’est pratiquement pas de houillère qui soit épargnée. C’est bien sûr extrêmement dangereux. L’après-midi où je me trouvais sur place, il n’y eut pas de blessé à déplorer, mais quelques semaines plus tôt, un homme avait eu les deux jambes sectionnées, et la semaine suivante un autre perdit plusieurs doigts. Matériellement, je le répète, c’est du vol, mais chacun sait que le charbon qui ne serait pas ainsi soustrait aux charbonnages serait de toute façon perdu pour tout le monde. De temps à autre, à simple fin de sauvegarder les apparences, une compagnie minière décide de poursuivre un voleur : on pouvait lire ce matin-là dans le journal local un entrefilet signalant que deux hommes avaient écopé de dix shillings d’amende. Mais ces poursuites n’ont guère d’effets – un des hommes dont le nom se trouvait mentionné dans le journal était d’ailleurs à l’œuvre l’après-midi que je viens d’évoquer – et les voleurs de charbon organisent des souscriptions entre eux pour payer les amendes. La pratique est quasiment institutionnalisée. Tout le monde sait que les chômeurs ont besoin de se procurer du combustible, d’une manière ou d’une autre. Et donc, chaque après-midi, plusieurs heures durant, des centaines d’hommes risquent leur peau et des centaines de femmes se mettent à quatre pattes dans la boue – tout cela pour une vingtaine de kilos de mauvais combustible valant neuf pence tout au plus.

La scène reste gravée dans ma mémoire, au milieu d’une galerie de « souvenirs du Lancashire » : les femmes courtaudes, avec leurs fichus sur la tête, leurs tabliers de grosse toile et leurs lourdes galoches noires, s’agenouillant dans la boue et la cendre sous le vent aigre pour ramasser fiévreusement de petits bouts de charbon. Et heureuses de pouvoir le faire. L’hiver, le combustible est une denrée qu’on se dispute, une chose presque plus importante que la nourriture. Et pendant ce temps, à perte de vue, on découvre les terrils et les machineries des houillères, ces houillères dont aucune ne pourrait vendre la totalité du charbon qu’elle est à même d’extraire. Voilà qui devrait intéresser le Major Douglas*.

*C.H. Douglas : initiateur du Social Credit Movement qui proposait la réforme du système monétaire comme meilleur moyen pour rétablir la prospérité.

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