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Klaus Croissant n'a pas cédé. Texte de Jean-Jacques de Felice

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En mémoire de Jean-Jacques de Felice, ce très beau texte, souvenir d'un combat extrêmement fort et qui nous marque encore aujourd'hui. A lire pour garder en soi ce que peut être la force d'une défense ...

 "procès en république fédérale allemande". introduction de jean-jacques de felice,
Editeur françois maspéro, cahiers libres 353, 1979.

Klaus Croissant n'a pas cédé.
Même ses amis l'ont critiqué, même ses proches ont pu penser que sa conception de la défense politique était « exagérée » — que sa démarche d'avocat ne maintenait pas la « distance traditionnelle » entre accusé et défenseur, distance que l'État moderne traduit par obligation de condamnation et d'anathème : je dois dire — en commençant ma plaidoirie — que « je n'approuve pas les méthodes de mon client !... », clause de style nécessaire peut-être dans les défenses de demain...

Klaus Croissant n'a pas cédé.
Lisons ces textes de combat. De combat pour la défense de ceux qui lui faisaient confiance — de combat pour sa défense, car l'implacable répression, menée, par « l'État de la surveillance totale » — comme Croissant appelle l'État allemand — ne laisse rien passer, et surtout pas la parole accusatrice, la parole libre...

Klaus Croissant n'a pas cédé.
Il n'est pas devenu le « terroriste » qu'on voulait qu'il fût. Personne — et surtout pas en France au moment de sa demande d'asile politique, en juillet 1977, n'a cru à cette accusation absurde : il était libre à Paris, la police savait où le trouver et n'aurait pas manqué de l'arrêter s'il avait été considéré comme « dangereux ». Mais, en août et septembre, les pressions sont devenues plus fortes, et les accusations de Klaus Croissant, passant par la télévision française, avaient allure de défi : il fallait lui interdire de parler...

Klaus Croissant n'a pas cédé.
Je suis de ceux qui disent à ceux qui leur font confiance pour les défendre : toute ma parole ou ma compétence pour vous défendre au mieux, mais n'aliénez pas ma liberté de parole. Je ne tiendrai pas un double discours : ce que je dirai à l'audience sera ma vérité, j'essaierai de faire en sorte que vous exprimiez la vôtre. Il peut arriver, il doit arriver qu'elles divergent.
Souvent, avec Klaus Croissant, j'ai discuté de ces problèmes. Il m'a toujours dit : « Beaucoup de nos juges sont d'anciens nazis, la répression devient scientifique. Vois la mort d'Holger Meins, d'Ulrike Meinhof, de Gudrun Ensslin, de Raspe, de Baader... Si l'avocat ne défend pas de toutes ses forces des clients qu'il sent, qu'il voit, qu'il sait menacés jusque dans leur vie, il n'est plus « digne de l'être ».

Klaus Croissant n'a pas cédé.
Il aurait pu se défendre autrement, en adoptant une partie du langage de ses juges, en donnant l'illusion d'un repentir ou d'un accommodement avec des réalités qu'il avait voulu ignorer ; il a préféré tenir un discours dur et sans concession, quitte à inquiéter ses amis, comme pour leur faire comprendre avec humour que leurs conseils ne le feraient pas changer de voie.

Klaus Croissant n'a pas cédé.
Qu'on n'attende pas de moi une critique à l'égard de cet homme détenu, livré, après d'extraordinaires controverses juridiques, d'inoubliables et très spécieux débats sur le caractère politique de tel ou tel acte, source d'extradition ou obstacle à l'extradition, loterie apparente ou cachée : les Mac Nair non extradés, Croissant extradé, Abou Daoud non extradé, Winter extradé, Mac Cann non extradé... Belle diversité d'appréciation juridique. Je ne critiquerai pas Klaus Croissant, prisonnier à la Santé, livré le 16 novembre 1977, dans la précipitation... 

Klaus Croissant n'a pas cédé.
Nous avons craint alors pour sa vie, une vie s'achevant — c'était possible s'il s'était agi d'un autre homme — par le suicide comme démonstration « terroriste », par le suicide comme moyen ultime — et raffiné — d'opposition morbide : la lame de rasoir de sa première table de nuit à Stammheim ne fut pas que symbolique. Tout par la suite fut tenté pour le détruire — et subtilement aussi, dans la lenteur d'une procédure interminable — auprès de ceux-là mêmes qui s'étaient indignés de son extradition et se lassaient peut-être de le défendre, lui qui pouvait être oublié...

Klaus Croissant n'a pas cédé.
Ses textes, lus par un lecteur français dans un contexte différent de celui de Stuttgart, peuvent sur-prendre. Ils doivent être replacés dans ce contexte-là, dans cette implacable justice de Stammheim, métallisée, électronique, éblouissante — avec en paradoxe doucereux pour le citoyen sensible un jugement « modéré », selon les commentaires quasi unanimes, un jugement de deux ans et demi de prison, alors que, bien sûr, il méritait tant...

Klaus Croissant n'a pas cédé.
Puisse cet homme retrouver rapidement la liberté et nous dire comment et pourquoi il n'a pas cédé.

Jean-Jacques de FELICE

(31.07.08)

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